Une pré-retraite aux toilettes publiques

Ils font partie du paysage mais on y prête peu attention. Ils passent leur journée en sous-sol ou dans des lieux publics, et accueillent les envies pressées, les besoins quotidiens de centaines de personnes. Récit d’un après-midi avec les employés des toilettes publiques de Bryant Park.

Starbucks_edited.jpg

« G » a 54 ans. Elle travaille du lundi au vendredi dans les toilettes publiques de Bryant Park. Rêve-t-elle d’un autre job ? Non. Mais, longtemps au chômage, celui qu’elle occupe ne la satisfait pas pour autant. (Crédit photo : Marine Jaboureck)

Un soleil radieux inonde Bryant Park en cette fin d'après-midi de mars à New York. Coincés entre Times Square et l’Empire State Building, ces quelques carrés d’herbe font respirer un environnement bétonneux. « G » et Duncan Russel font partie du décor. Ils occupent depuis quelques années maintenant un petit bâtiment du parc : les toilettes publiques.


« G » a une personnalité affirmée. Du haut de ses 54 ans, elle reste debout dix heures par jour du lundi au vendredi pour accueillir le public, et nettoyer les sanitaires, avec une heure de pause cumulée. Depuis le Queens, où elle a « toujours habité », elle perd trois heures de ses journées à se rendre à son travail et à rentrer chez elle. Et c’est comme ça depuis trois ans. Tous les jours, elle se lève pour « payer le loyer et les factures ».


Un travail qui lui apporte « un salaire et, de temps en temps, du vin ». Une fois, des passants lui ont offert une bouteille de vin rouge pour récompenser la propreté du lieu. « Oui, ce sont les meilleures toilettes de la ville ! », déclare-t-elle fièrement.



Des remerciements plutôt qu’un bonjour


Ces moments de courtoisie sont rares. Le contrat est simple ici : un signe de la main de l’employé pour signifier à l’homme ou à la femme sa possibilité d’accéder aux toilettes, et un « merci » courtois en réponse. « G » sourit quand, après l’avoir fait remarquer discrètement, la personne suivante confirme encore une fois la règle. Cet après-midi-là, pas une fois un client ne dira « bonjour » ou « au revoir » aux deux employés. Pourtant, en à peine cinq minutes, près de 16 personnes sont déjà passées devant « G ».


Elle gagne 17 dollars de l’heure et a droit à deux semaines de vacances par an. Avant cet emploi, « G » était au chômage, et grâce au contrat au Bryant Park, elle bénéficie d’une assurance et cotise pour sa retraite qui approche. Cela occulte, selon elle, le non-sens de son travail : « Nettoyer trois toilettes pour femme et y rester dix heures par jour, c’est assez insensé. »


Duncan Russel, 63 ans, travaillait dans la restauration avant de devenir employé pour les toilettes publiques de Bryant Park. Aujourd’hui, il économise principalement pour son plan de retraite, mais ce n’est pas assez. Il souhaiterait pouvoir cumuler d’autres emplois avant de quitter le marché du travail. Crédit photo : Marine Jaboureck


Pour « G », il est temps de prendre une pause. Son collègue prend le relais. Duncan Russel a 63 ans. Il vient du Bronx et fait deux heures de trajet par jour pour se rendre au travail. Il se dit plutôt « content d’aller travailler », mais aimerait cumuler d’autres emplois pour avoir un meilleur salaire. Il économise principalement pour son plan de retraite. Difficile pour lui de trouver des bénéfices non financiers de l’emploi qu’il occupe.


« G » revient de sa pause, elle a ramené des cacahuètes pour la fin de la journée. Le soleil commence à décliner à Bryant Park. Les quatre dernières heures avant le retour chez eux seront longues. Avec la nuit, l’insécurité. Et c’est ainsi, tous les jours.


« G » et Duncan Russell passent la plupart de leur temps dehors, debout devant l’entrée des toilettes publiques à signifier aux hommes et aux femmes de rentrer. Ils sont deux pour huit toilettes au total. Ils discutent beaucoup car, ainsi, les heures semblent passer plus vite. Crédit photo : Marine Jaboureck

Marine Jaboureck