Le conteur d’Arlington

Kevin Miller passe sa journée à deux pas de la tombe de John F. Kennedy, dans le cimetière d’Arlington, en face de Washington D.C. Son travail ? Dire aux visiteurs de ne pas s'asseoir sur la bordure en marbre. Mais, en réalité, Kevin fait bien plus : il raconte aux passants des anecdotes historiques.

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Kevin Miller travaille trois jours par semaine au cimetière national d’Arlington. Un lieu qu’il décrit comme étant “hors du commun” et dont il ne se “lassera jamais”. (Crédit photo : Paul Nölp)

« Voilà ma maison. » Kevin Miller ouvre grand les bras. Devant lui, des tombes. Elles s’alignent et se croisent, plus blanches les unes que les autres. « Dans chacune d’elle se cache une histoire », chuchote l’employé du cimetière national d’Arlington en parlant des plus de 400 000 stèles qui l’entourent. De l’Histoire avec un grand « H », Kevin en est avare, et même passionné.


Celui qui est né et a grandi à Washington D.C s’émerveille déjà petit par ce cimetière hors-du-commun. « Le plus prestigieux du monde », d’après lui. La Covid et la fermeture temporaire du cimetière aux visiteurs a été pour Kevin un crève-cœur : « Le lien avec les visiteurs, le public, c’est ce que j’aime. Toute personne qui entre dans cet endroit magique, je me dois de l’accueillir avec respect et générosité. »


De la générosité, il n’en manque pas. Alors qu’un Américain de deux mètres dix demande, autant à sa femme qu’à lui-même, comment le cimetière a été créé, Kevin Miller n’hésite pas à l’interpeller. S’ensuit un flot continu de paroles sur la façon dont Robert Lee, alors chef des armées confédérées, et sa femme se sont vu confisquer la propriété d’Arlington pendant la guerre de Sécession. Jusqu’à la création du cimetière militaire, en 1864. L’Américain, sous son béret mauve, est bluffé. « Pourboire mérité », sourit-il en glissant un billet de 5 dollars dans la poche arrière du jean de Kevin.



La proximité comme priorité


L’employé du cimetière a fait de cette proximité avec les visiteurs son quotidien. Entre les « Comment ça va aujourd’hui ? » et les « Ne vous asseyez pas là », il se met à raconter l’histoire de la tombe du Soldat inconnu, située une centaine de mètres plus loin sur la colline qui surplombe la ville de Washington. Un groupe d’une trentaine de personnes s’arrête net, captivé.


« Mon travail ne sert pas à grand-chose en soi. Donc je raconte des histoires qui ont fait l’histoire et le temps passe plus vite », admet Kevin Miller.


Le cimetière national d’Arlington abrite plus de 400 000 tombes militaires. Il est inscrit au Registre national des lieux historiques depuis 2014. Les personnes qui y sont enterrées sont des anciens combattants des guerres américaines. (Crédit photo : Paul Nölp)

Depuis sa petite chaise en bois, il sert des mains par dizaines dans la journée. Il propose des visites guidées dans le temps, improvisées. Entouré par la tombe du président américain assassiné John F. Kennedy et par le Pentagone, le quartier général de la défense américaine, il se sent au bon endroit : « Je suis dans un lieu qui fait partie de nous tous. De notre histoire, de notre actualité. »


De la pandémie, il est certain que les personnes en sortiront changées. Pour lui, il est plus important que jamais de témoigner de ce qu’on vit et de ce qu'ont vécu les autres avant. Son souvenir le plus marquant ? « C’était le 11 septembre 2001. Je travaillais et là mon patron me dit « Miller, regarde la télé ! » Depuis, je veux absolument perpétuer le souvenir de ceux qui ont vécu. »


Un jour, peut-être, quelqu’un racontera son histoire à lui. L’histoire du passionné d’histoire qui raconte des histoires.


Celle du conteur d’Arlington.


Paul Nölp