Broadway, le rêve brisé

En rejoignant la Stella Adler Studio of Acting, Joe Mariani, jeune Américain de 26 ans, avait mis toutes les chances de son côté pour atteindre l’objectif de sa vie : devenir acteur sur Broadway, la mythique avenue de New York dédiée au théâtre et à la comédie musicale. Mais la pandémie de Covid-19 l’a contraint à réviser tous ses plans et embrasser une carrière dans un tout autre domaine.

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Joe Mariani, jeune Américain de 26 ans, apprécie son métier d’assistant juridique après avoir dû abandonner ses rêves de carrière dans le théâtre : « J’aborde ce nouveau chapitre de ma vie avec plaisir. Désormais, je dois reprendre mes cours de droit, il y a du boulot ! », lance-t-il tout sourire. (Crédit photo : Paul Nölp)

Attablé à l’une des premières tables en bois à l’entrée du chic et rustique bar « Stout » à l’ombre des gratte-ciels du Financial District de New York, Joe Mariani savoure son mojito dans un verre à cocktail gris brillant. « La bière n’est pas si bonne ici mais c’est un endroit sympa où j’aime venir avec des amis », lance-t-il, en connaisseur des bonnes adresses du quartier. Son quartier.

Depuis bientôt quatre ans, il fréquente au quotidien le cœur financier du sud de Manhattan pour son travail d’assistant juridique au cabinet Douglas and London… À défaut des planches de Broadway. À la suite d’une découverte fortuite en association étudiante à l’université, Joe Mariani est littéralement tombé amoureux du théâtre. Il n’avait alors qu’un seul objectif : devenir acteur sur la plus célèbre avenue de la Grosse Pomme.

« J’avais le choix de poursuivre mes études de droit mais je ne voulais pas avoir le regret de laisser passer ma chance dans le théâtre, se remémore-t-il. Alors j’ai choisi d’intégrer la Stella Adler Studio of Acting à New York. » Une école aussi exigeante que prestigieuse, qui a vu passer les icônes Marlon Brando et Robert de Niro.

Un souvenir impérissable pour l’apprenti acteur. « J’ai adoré, s’exclame-t-il, des étoiles plein les yeux. Les gens étaient incroyables. Je les porterai toujours dans mon cœur. J’ai tellement appris au cours de mes deux années là-bas. »


Étudiant, acteur et… assistant juridique

À sa double casquette d’étudiant-acteur, le jeune homme en ajoute une troisième d’assistant juridique. Une situation loin d’être un cas isolé. À New York, l’immense majorité des jeunes talents de la scène théâtrale sont contraints d’occuper un emploi en parallèle. Stabilité financière oblige.

Il en découle ainsi un emploi du temps surchargé, que Joe Mariani a assumé pendant près de deux ans, sans rechigner : « J’étais au bureau de 9h à 17h puis à l’école de 18h30 à 22h. Vu que j’habitais à Washington Heights, je n’étais pas chez moi avant minuit ! Lors de la pause déjeuner, il m’arrivait souvent de descendre dans la rue pour apprendre mes scènes. C’était dur mais j’étais dans une routine, je ne subissais pas. »


(Crédit infographie : Louis Fabre)


C’est alors que surgit la pandémie. Plus de cours, plus de scène, plus d’audition. Dans un monde à l’arrêt, l’industrie culturelle est l’une des plus durement touchées. « C’était un désastre, surtout à New York, se lamente-t-il. Résultat, j’ai passé les deux dernières années à avoir ce questionnement existentiel : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire dans ma vie ?” »


Les auditions à distance ? Il évite. Les cours sur Zoom ? Il déteste. Aussi bien physiquement que mentalement, Joe Mariani souffre : « C’est là que j’ai commencé à voir ma santé se dégrader. J’avais toujours la passion mais tout cela devenait une corvée, ce n’était pas durable. »

Après quelques petits rôles joués à l’été 2021 en sortie d’école, il décide de mettre sa carrière entre parenthèses, le temps de la réflexion. En parallèle, ses responsabilités au bureau ne font qu’augmenter. Il est embauché à plein temps et prend une décision radicale : le théâtre, c’est terminé.


Au service des militaires victimes de 3M

« Ce qui devait être une simple pause s’est finalement transformée en quelque chose de bien plus long, glisse-t-il, les yeux embués. Cette pandémie m’a affecté au plus profond de moi-même, physiquement et mentalement. C’est triste. Je voulais tellement essayer de tenter ma chance mais l’industrie du théâtre est devenue beaucoup trop instable. »

Pas du genre à se laisser abattre, Joe Mariani a su rapidement rebondir. Désormais, le jeune homme de 26 ans s’épanouit dans son métier, sans regret. Il débite, d’un ton passionné : « J’aime le droit du fait de sa capacité à aider les gens. Je suis engagé auprès des militaires américains victimes de bouchons d’oreilles défectueux fournis par l’entreprise 3M. Je me bats pour qu’ils puissent obtenir une compensation financière, c’est essentiel ! »


La lumière tamisée faiblit. En fond, les paroles d’Aretha Franklin s’échappent des enceintes : « Forever and ever, you’ll stay in my heart and I will love you ». Comme un signe, de façon symétrique, Joe Mariani souffle : « Sans le Covid, tout cela aurait été vraiment différent. Mais le théâtre restera toujours dans mon cœur. »

Louis Fabre