« La pandémie a révélé des dysfonctionnements uniques aux États-Unis »

Anthony Klotz est professeur d’Administration des Affaires au département de Management de l’université A&M du Texas. En 2020, après deux mois de pandémie, il met des mots sur un phénomène qui fera fureur selon lui aux États-Unis dans les années à venir : The Great Resignation, la « Grande Démission ». Il revient sur les raisons pour lesquelles il a inventé cette formule et sur les changements en cours du marché du travail aux États-Unis.

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Anthony Klotz a nommé le phénomène de « Grande Démission » à la fin de l’année 2020, au cours d’une interview. C’était sans savoir que cette prédiction se confirmerait et que cette formule dirait beaucoup de la situation du marché du travail aux États-Unis des mois durant. (Crédit photo : Marine Jaboureck)

Quelle est votre définition du phénomène de Grande Démission ?


C’est difficile à résumer. Mais pour faire simple, je dirais que la Grande Démission désigne une forte augmentation des démissions, qui s’est produite dans le système économique américain à partir d’avril 2021, alors que l’on émergeait à peine de la pandémie aux États-Unis.



Pouvez-vous raconter l’origine du terme « The Great Resignation » ?


J’ai commencé à penser à cette formule en fin d’année 2020. À ce moment-là, on était optimiste, on pensait qu’on allait obtenir des vaccins, que tout le monde les prendrait et qu’on sortirait de la pandémie assez rapidement. Après les élections américaines, on aurait pu penser également que si la pandémie s’estompait, tout le monde voudrait se remettre au travail immédiatement. À cette période, j’ai observé quatre tendances qui m’ont conduit à penser que les gens n'allaient pas se précipiter pour reprendre leur travail. Et que ce serait même le contraire.



Quelles sont ces quatre tendances qui ont fait naître votre définition de la Grande Démission ?


La première est assez simple, c'est juste une accumulation de démissions. La pandémie a causé beaucoup d'incertitudes et provoqué une récession économique. L'incertitude, ça n'encourage pas à quitter son emploi. Et donc même si vous vouliez quitter votre emploi en 2020, vous ne l'avez probablement pas fait parce que vous étiez reconnaissant d'avoir un emploi et que le monde était trop incertain pour le faire. Donc je savais que si l'économie repartait, un certain nombre de personnes qui auraient quitté leur emploi en 2020, seraient effectivement passées à l'acte. Les démissions ont beaucoup diminué en 2020 mais cela s’est répercuté sur l’année 2021.


La deuxième tendance était le burn out. Ce qui m'a frappé, c’était le nombre de rapports d'épuisement professionnel provenant de tous les secteurs de l'économie : travailleurs de première ligne comme les soins de santé, le commerce de détail et la restauration, beaucoup de leaders organisationnels étaient en burn out. Toute l'économie était épuisée.


La troisième raison est que « l'identité » des individus a changé pendant la pandémie. La profession et le travail sont centraux pour la formation des identités. Il y a cette théorie en psychologie appelée « théorie de la gestion de la terreur » qui dit que chaque fois que vous êtes près de la mort et de la maladie, vous avez tendance à développer de grands questionnements sur votre vie. Donc, évidemment, pendant la pandémie, il y avait cette peur de la mort et de la maladie tout autour de nous. Cela a favorisé une sorte de moment de réflexion généralisé. Est-ce que je vis la vie que je veux vivre ? Et dans de nombreux cas, on vous répond oui, la vie est belle, non ? Mais dans certains cas, c’est non, je ne suis pas heureux et je n'ai pas de but dans la vie. Et dans mon esprit, j'ai pensé que cela conduirait des milliers ou des dizaines de milliers de personnes à décider de changer de vie.


Et puis la dernière explication, c’est le travail à distance. On sait d'après la littérature sur l'intégration des expatriés que lorsque vous allez dans une autre culture, vous n'aimez pas ça, au début. Il faut s'adapter et on finit par le faire. C’est la même chose après un an de travail à distance. Il a des avantages et des inconvénients, mais en général il donne aux gens plus de liberté pour organiser leur travail. Donc un certain pourcentage des travailleurs ne retournera jamais au bureau quand on le leur demandera.



Qu’avez-vous tiré de ces quatre facteurs ?


Cela m'a conduit à penser que nous étions sur le point de voir un certain nombre de personnes, pour une combinaison de ces raisons, quitter leur emploi. Cette théorie a émergé dans ma tête.



Et vous en avez parlé à la presse, c’est bien ça ?


Effectivement. En janvier ou février 2021, une journaliste m'a dit qu'elle écrivait un article sur la meilleure façon de quitter son emploi et je lui ai dit que c'était un article important parce que je pensais qu’il allait y avoir cette vague de démissions, cette grande démission. Elle a dit "Attendez, parlons-en davantage et faisons une interview pour Bloomberg Business Week". Un article est sorti le 10 mai de l'année 2021 où je parle du phénomène et c’est devenu instantanément viral. Ma vie professionnelle a quelque peu changé depuis.



Ce n’était pas un peu risqué de parler de ce phénomène aussi tôt ?


C'était une théorie et ça a marché. C'est tout. À l'époque, il n'y avait aucune preuve que cela se produise. Nous ne pouvions recevoir que les chiffres de mars 2021 et les démissions en mars étaient faibles. Les réactions ont été variées. Certains ont dit que j’avais raison, que tout le monde allait quitter son travail, et d'autres ont dit que j’avais tort.


Et puis un mois plus tard nous avons eu les chiffres d'avril 2021 : 4 millions de personnes ont quitté leur emploi ce mois-là et le taux de démission a été le plus élevé de l’histoire des États-Unis.



Peut-on comparer ces taux depuis le début des années 2000 ?


Historiquement, au cours des vingt dernières années, il a été d'environ 2 à 2,4 % par mois. Et maintenant, ça tourne autour de 3 % par mois, donc c'est un gros gain en pourcentage. Mais il est également important de garder à l'esprit que tout le monde ne quitte pas son emploi.



Avez-vous subi des critiques, étant le premier à avoir prédit ce changement ?


Oui bien sûr. D’abord, on a dit que la « Grande Démission » était une exagération. Les personnes qui l’ont dit ont admis plus tard qu’en réalité, c’était vrai. Il y a eu beaucoup de critiques à propos du nom « Grande Démission ». Certains disent qu’il s’agit plutôt d’un « grand réveil » ou d’un « grand remaniement », pour contrer l'impression que tout le monde quitte le marché du travail.


L’ambiguïté du mot great a aussi posé un problème. Mais je ne savais pas que ça allait devenir une phrase célèbre, je l'ai juste lancée dans une interview. J'ai fait un peu cette prédiction par inadvertance donc je considère que ces critiques sont tout à fait valables.



Qu’est-ce que la Grande Démission dit de l’économie américaine telle qu’elle est aujourd’hui ?


Il y a deux points de vue qui s’opposent sur cette question. Une des perspectives du côté des économistes est que c'est une très bonne chose que les gens quittent leur emploi car cela signifie qu'ils se sentent bien dans l'économie. Les individus pensent qu’ils pourront facilement en trouver un autre par exemple. De l’autre côté du spectre, on pense que ce phénomène arrive principalement aux États-Unis car notre monde du travail est défaillant. La pandémie a révélé des dysfonctionnements uniques aux États-Unis.



Ce changement que vous décrivez, est-il structurel ou conjoncturel ?


Je pense qu’il est structurel. Si vous regardez les vingt dernières années, le taux de démission aux États-Unis a lentement augmenté. Les relations avec le travail et le patronat deviennent plus transactionnelles. Je pense qu'il est préférable de parler d'un point d'inflexion, car une grande partie des problèmes à l'origine de l'augmentation du taux de rotation des employés ont été révélés pendant la pandémie.



Quel est l’avenir de la démission aux États-Unis ?


Nous sommes en train de voir comment ça évolue. Maintenant cela fait neuf mois que les gens quittent leur emploi à un rythme plus élevé que d'habitude. Ce qui évolue surtout, ce sont les réactions des entreprises en retour. Cela va de la simple augmentation des salaires à l'offre de meilleurs avantages, comme la gratuité de l'enseignement pour leurs employés, à de meilleures politiques de congé parental, de meilleures options de garde d'enfants, l’expérimentation des semaines de travail de quatre jours, des horaires plus flexibles…


Je pense que ça va évoluer de la sorte : il y aura des entreprises gagnantes et des entreprises perdantes. Certaines prennent des mesures drastiques dès maintenant pour améliorer la façon de traiter leurs employés. Les employés n'ont pas à organiser leur vie entière autour du travail, n'est-ce pas ? Le travail peut s'adapter au contraire à la vie des gens. La pandémie a également révélé à quel point certains lieux de travail sont inclusifs ou non. Les personnes de couleur et les femmes ont souvent estimé que le travail à distance était préférable au travail en personne, car elles n'ont pas à faire face à autant de harcèlement. Des changements s’opèrent sur le marché du travail, c’est certain.



Pensez-vous que le phénomène de démission soit une avancée ou un recul pour le marché du travail ?


On peut se forger son propre avis. Presque tous les emplois aux États-Unis étaient un peu les mêmes avant la pandémie : du lundi au vendredi, au bureau, avec l’espoir de grimper dans la hiérarchie. La démission massive bouleverse les codes sur le marché du travail. Les entreprises ont de nouveaux outils à leur disposition pour aider les employés à adapter leur carrière et leur travail à leur vie.



Propos recueillis par Marine Jaboureck