« Mon rêve d’enfance s’est évanoui »

Du haut de ses 20 ans, Suzanna Lathrum a vu sa jeune carrière de danseuse de ballet se briser à cause de la Covid-19. Virée après un an passé au Boston Ballet, elle a décidé de plaquer son rêve d’enfant pour étudier la littérature et la philosophie à l’Université de Columbia, à New York. Un virage à 180° difficile à adopter.

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Suzanna Lathrum étudie la philosophie et la littérature à l’Université de Columbia. Dans son temps libre, elle aime aller boire des cappuccinos au Joe coffee. (Crédit photo : Paul Nölp)

« Je suis sur scène. Je danse. Je vole. C’est le premier souvenir de ma vie. » L’émotion embue le gris des yeux de Suzanna. Elle se rappelle que, à l’âge de deux ans déjà, elle dansait ses premiers pas. Elle voltigeait tel un colibri dans la maison familiale, à Tustin, au sud de la Californie. Avant de s’envoler dans le froid canadien à Toronto où elle déménage, loin de ses parents, à l’âge de quatorze ans. C’est le début d’un long périple. Avec, comme finalité, l’objectif d’une vie : devenir danseuse professionnelle de ballet.


À l’école, elle danse la moitié de la journée et étudie pendant l’autre. Le changement de vie est radical. Elle se retrouve à vivre seule, en autonomie à l’internat : « Le début n’était pas facile, mais j’avais la danse pour m’évader. » Dans son rêve le plus beau, elle s’imagine voler à travers le pays pour danser. Adolescente perfectionniste, elle décide de redoubler de rigueur avec elle-même pour voir son rêve se réaliser.


Ambiance compétitrice


Et le travail a payé : à la sortie de l’école, le colibri réservé se transforme en faisan doré. Elle rejoint le Ballet de Boston, une compagnie professionnelle américaine de ballet classique. Elle intègre un monde où l'exigence est le son de cloche quotidien. Mais l’ambiance, très compétitrice, l’étouffe peu à peu.


Même dans sa colocation, qu’elle payait grâce à ses 500 dollars hebdomadaires, elle ne trouve plus la place pour respirer : « Si l’une d’entre nous obtenait une promotion ou qu’elle avait le droit de danser et pas une autre, il y avait systématiquement des tensions. Je n’arrivais plus à avoir de temps pour moi et mes relations humaines. »


Sa timidité ne l’aide pas. Peu à peu, elle se renferme sur elle-même. Jusqu’en fin d’année, où c’est la désillusion : « J’ai été virée. Mon rêve d'enfance s’est évanoui. » Après un an au Ballet. Sur les douze performeurs, seulement deux ont vu leur contrat se renouveler. Alors qu’en temps normal, c’est plus de la moitié. « Avec la Covid, le Boston Ballet avait peur de perdre de l’argent et ils ont décidé de virer les plus jeunes. »


« Je n’ai plus dansé depuis »


« Je n’ai plus dansé depuis », lâche Suzanna, au bord des larmes. Le faisan voit ses ailes brisées par le mauvais sort de la pandémie. Elle panse la plaie à l’Université de Columbia, à New York, où elle mène une vie plus terre-à-terre. Littérature et philosophie anglaise, c’est le parcours qu’elle a choisi. Loin d’elle les nuits blanches hantées par le niveau d’exigence extrême, la pression permanente et la compétition omniprésente.


Avec le recul, elle aime sa nouvelle vie dans laquelle elle met toute son énergie. Pour compenser le Ballet, elle s’évade dans les jazz clubs ou au musée. Elle trouve même le temps de s’occuper d’enfants au rythme de deux heures par semaine, dans une école à côté du campus. « Je pense à autre chose. Je fais plus d’activités. J’ai plus de temps pour moi », approuve Suzanna.


Le faisan est soigné. Ses ailes ont repoussé. Prêtes, de nouveau, à s’envoler.


Paul Nölp