« Les hôpitaux préfèrent protéger leurs profits plutôt que leurs patients et leurs infirmières »

Zenei Triunfo-Cortez est infirmière en Californie depuis 42 ans. Elle est également présidente de l’Association des Infirmières de Californie ainsi que membre de la direction de National Nurses United depuis 2007. Avec 175 000 membres, c’est le plus gros syndicat d'infirmières du pays. A travers le syndicat, elle dénonce l’impréparation des hôpitaux face à la déferlante de la Covid-19 et le manque de considération des services de direction vis-à-vis des infirmières en première ligne.

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(Crédit photo : MedicAlert UK Unsplash)

Pouvez-vous nous raconter votre expérience en tant qu’infirmière pendant la pandémie ?

Quand la Covid-19 est arrivée nous avons été pris au dépourvu. Nos hôpitaux n’étaient pas préparés. Nous n’avions pas les protections nécessaires pour être en sécurité sur notre lieu de travail et protéger les patients. Nous n’avions pas de véritables masques. La direction nous a annoncé qu’un bandana suffirait pour se protéger, même si nous savions que ce n’était pas le cas. Nous n’avions pas assez de gants non plus. La direction nous a dit que nous pouvions les réutiliser plusieurs fois pour faire des économies. Alors que nous connaissons les mesures de prévention des infections, l'industrie hospitalière nous a forcés à réutiliser nos masques et nos gants.


Pourquoi les hôpitaux n’étaient-ils pas préparés ?


Parce que la direction ne voulait pas constituer des stocks. Ils ne voulaient pas stocker du matériel de protection parce qu’ils ont une date de péremption et qu’il y avait un risque de ne jamais les utiliser. L’argent utilisé serait alors perdu. Ils ont fait le choix de gérer les besoins au fur et à mesure, sauf que le virus est arrivé trop vite et que rien n’était prêt.


Avez-vous accès à ce matériel aujourd’hui ?


Oui, mais pas partout. Dans certains États, les infirmières continuent à se battre pour en avoir. La plupart des hôpitaux en fournissent aux employés mais les stocks ne sont pas suffisants. Si un pic devait à nouveau avoir lieu, nous ne serions pas préparés.


Quelle est la situation dans les hôpitaux californiens actuellement ?


Bien avant la pandémie, nous étions déjà en sous-effectif. Nous n’avions pas assez d’infirmières pour prendre soin de nos patients correctement. La Covid-19 n’a fait qu’empirer cette situation. Aujourd’hui, nous travaillons dans des conditions qui ne sont pas sûres. On aurait pu penser qu’après deux années de pandémie l’industrie hospitalière aurait retenu la leçon mais ce n’est pas le cas. Ils n’ont rien appris et nous sommes toujours dans la même situation.


Le nombre d'infirmières souhaitant rejoindre l'organisation National Nurses United a-t-il augmenté pendant la crise de Covid-19 ?

Oui, en fait, même au plus haut de la crise nous étions capables de nous organiser et des infirmières rejoignaient notre syndicat parce qu’elles savaient que parler d’une seule voix et se défendre les unes et les autres était la meilleure chose à faire. Les hôpitaux ont organisé des représailles contre celles qui prenaient la parole au nom de leurs patients ou qui mettaient en avant leurs inquiétudes. Elles savaient qu’elles allaient être prises pour cibles si elles le faisaient toutes seules alors que leur voix serait plus forte à travers le syndicat.


À quel genre de représailles s'exposent les infirmières qui s'expriment en dehors du syndicat ?


Plusieurs infirmières ont été mises à pied pour avoir porté des masques au début de la pandémie. Soi-disant parce qu’elles étaient des agitatrices qui allaient inquiéter les patients et provoquer le chaos. Pourtant, elles savaient très bien qu’elles devaient protéger leurs patients de ce virus qui arrivait. Une dizaine d’infirmières ont été suspendues pour avoir porté un masque. La direction de l’hôpital les accusait de faire peur aux patients.

Comment sont les relations entre votre syndicat et la direction des hôpitaux aujourd’hui ?


Vous savez, l’industrie hospitalière n’écoute pas vraiment les infirmières. Bien que nous soyons au chevet des patients 24h sur 24, 7j sur 7. Les hôpitaux préfèrent protéger leurs profits plutôt que leurs patients et leurs infirmières. C’est très frustrant et décevant de devoir se battre tous les jours pour un environnement de travail sécuritaire alors que c’est l’obligation de l’employeur de nous le fournir.


Que demandez-vous aux directeurs d’hôpitaux aujourd’hui ?


Tout d’abord d’embaucher du personnel. Les directeurs d’hôpitaux disent qu’il n’y a pas suffisamment d’infirmières sur le marché alors qu’il y en a beaucoup qui veulent travailler, mais pas dans les conditions dangereuses que nous avons actuellement. Donc, il faut améliorer les conditions de travail, puis recruter. Les infirmières aiment leur boulot, mais nous ne sommes pas là pour mourir. On ne signe pas pour ça. Il faut qu’ils comprennent qu’on ne se bat pas pour des raisons économiques, mais pour avoir le droit d’être de solides défenseurs de nos patients.


Ces dernières années, en Californie, nous avons obtenu qu'un ratio d’infirmiers par patient soit imposé. Dans les unités de soins intensifs, une infirmière ne peut pas s’occuper de plus de deux patients à la fois, cela peut même descendre à un patient selon son état. Dans les unités de soins classiques, le ratio est de cinq patients par infirmière. Il nous a fallu dix ans pour l’obtenir et la Californie est le seul État dans lequel il existe. Nous aimerions qu’il soit appliqué partout dans le pays.

Au sein du phénomène de la Grande Démission, les infirmières sont une des professions ayant enregistré le plus de démissions, comment expliquez-vous cela ?


Les infirmières en ont marre d’être dans une situation où elles savent que ce qu’on leur demande de faire n’est pas correct. Elles ne veulent plus mettre en danger leurs patients, leurs familles ou leurs communautés parce que leur environnement de travail n’est pas sûr. C’est totalement intolérable et il faut le corriger.


Quelle est la puissance du lobby de l’industrie hospitalière ?


Ils ont beaucoup d’argent. Ils peuvent recruter des consultants et faire des donations aux élus pour qu’ils prennent des décisions en leur faveur. Mais les infirmières restent des interlocuteurs crédibles. Mais le plus important, c’est que nos patients soient avec nous et qu’ils savent que notre intérêt est celui de leur sécurité.

Comment vous sentez-vous après ces deux années de crise ?


Je suis dans la profession depuis longtemps. J’ai travaillé pendant la plupart des crises sanitaires de ce pays : l’épidémie de SIDA, le SRAS, la grippe H1N1... Mais l’épidémie de Covid-19 est la pire crise à laquelle j’ai été confrontée dans toute ma carrière d’infirmière. C’est tellement stressant de devoir se battre tous les jours, pas seulement pour ses patients mais aussi pour soi-même, parce que personne ne s’occupe de notre bien-être. Ce que nous disent les infirmières, et ce que je dis aussi, c’est que nous sommes épuisées mentalement et vidées émotionnellement.


Corentin Mittet-Magnan